Il s'appelait Peter, elle s'appelait Wendy.
Vous connaissez tous cette histoire rocambolesque, mettant en vedette un jeune homme à l'épée de bois, à l'ombre vivante et aux couleurs magiques ? Celui qui virevolte, qui court, qui crie, qui rit, qui vole... Vous le connaissez ? Oui ? Ah bon, et vous connaissez son histoire ? Oui ? Eh bien, vous me faites penser à Wendy. Qu'elles étaient captivantes ses histoires ! Eh bien, puisque vous savez tout déjà, je ne vois pas trop ce que je fais ici alors...au revoir !
...ah, je m'en doutais. Vous voulez la suite, celle que vous ne connaissez pas. Le grand point de mire des humains est leur penchant pour le mensonge vous ne trouvez pas ? Ils mentent un chapitre de leur histoire pour masquer leurs faiblesses. Croyez-vous vraiment que ces grands enfants que vous appelez vos parents vous raconteraient une histoire triste avant de vous border ? Une histoire si noire qu'aucune étoile ne saurait l'illuminer ? Non. Même la deuxième étoile à droite ne brille pas assez fort. Suivez-moi, je vous y emmène, traversons la galaxie et je vous raconterai...Londres, quelque part dans l'espace-temps.Il était là, quelques années plus tard, à regarder le fruit de son amour s'effriter sous ses yeux. Dans le c½ur d'un jeune garçon, chaque peine peut causer un ouragan de larmes. Elle était là, telle qu'elle l'avait été, plusieurs années marquant maintenant son jadis si beau visage. Entre ses mains, une toile à trame. Wendy brodait paisiblement dans la chambre qui fut témoin de mille et unes aventures autrefois. Qu'elle semblait vide cette pièce ! La grande bibliothèque avait été remplacée par une grosse armoire de bois poli, le feu qui dansait dans la cheminée n'était pas aussi vivant qu'il paraissait il y a quelques lustres et finalement, la vieille femme sur la chaise n'avait plus le sourire malicieux qui activait dans l'être de chacun, cette pointe de vivant et de fantaisie. Elle brodait, tout simplement. Ce qui fit mal à Peter ne fut pas le fin anneau d'or qu'elle portait à l'annuaire de la main gauche, mais bel et bien le
baiser qu'elle avait glissé sur son index de la main droite. Nous nous serions crus dans une mauvaise pièce de théâtre, au moment où la foule est en larmes. Hélas, nous nous trouvons dans la réalité, celle de Wendy, bien sûr, puisqu'au Pays Imaginaire la réalité est bien différente d'ici-bas. Nous aurions pu fermer le rideau et chacun serait rentré chez lui, le c½ur au chaud et les yeux humides. Mais non, il fallait que l'histoire continue, qu'il y ait un point.
Tout à coup, une ombre entra en trombe dans la chambre de la vieille dame. N'importe qui de sensé aurait sursauté pensez-vous, mais la femme se contenta de sourire, sourire comme elle ne l'avait pas fait depuis des années, depuis trop longtemps maintenant. Elle déposa sa toile à trame et ouvrit la fenêtre d'un coup sec, laissant l'air glacial hivernal entrer en contact avec ses poumons et son visage ridé. De son côté, notre vaillant petit héros était assis sur le toit de cette maison luxueuse qui appartenait depuis des centenaires déjà, à la famille Darling. Il suffisait à Wendy d'attendre, d'attendre que l'ouragan passe, que le chagrin s'atténue. Elle le savait, elle le ressentait elle aussi. Sauf que contrairement à lui, les années de malheur elle les avait vues passer. Elle s'assied sur son lit et contempla le ciel. Elle ne pouvait apercevoir l'horizon tant les nuages camouflaient le ciel, ce qui la déçut au plus haut point.
Une heure était passée, trop occupée à fixer la masse violette accrochée au voile céleste, elle avait oublié d'alimenter le feu. Ce qui la fit sortir de ses rêveries fut l'obscurité désormais enveloppante. Prise de court, elle ne laissa pas une seconde de plus s'échapper.
« Peter Pan ! Veux-tu, s'il-te-plaît, venir ici et récupérer ton ombre ? Et tu lui diras de ma part, petite sotte, que ce n'est pas parce qu'il n'y a plus d'éclairage que je ne la vois pas ! »
Elle était debout, les traits crispés, les poings serrés sur les hanches et le regard porté sur la fenêtre. Rien n'y fit, le quasi-silence était bien à son aise et pendant une seconde elle se dit qu'elle l'avait imaginée cette ombre, qu'elle devait être fatiguée. Encore là, si notre héroïne s'était décidée à aller au lit, rien ne se serait passé non ? Il fallait indubitablement qu'une idée foudroyante la frappa.
« Eh bien, je commence à croire que nos aventures ne furent que des rêves merveilleux dans mon imagination puérile. De toute manière, les fées n'existent... »
L'effet fut tel qu'elle fut sous le choc durant un instant. Le garçon perdu s'était précipité sur elle, fendant l'air comme on le fend d'un sabre et avait plaqué violemment la paume de sa main à plat sur la bouche stupéfaite de la vieillarde.
« Ne...redis...plus...jamais...ça ! haleta-t-il. »
Même sous un geste de telle violence, sous un propos aussi enragé, Wendy Moira Angela Darling ne put s'empêcher de sourire. Et la flamme se ralluma, et ses yeux flamboyèrent. Pris de court, Peter fit glisser sa main sans cependant quitter son amie du regard.
« Bonsoir Peter, ça faisait longtemps. »
Les yeux du petit s'embuèrent de larmes. S'il n'y a pas d'âge pour aimer, il n'y a donc pas d'âge pour en souffrir. De toute façon, chers lecteurs, notre histoire est hors temps n'est-ce pas ? Il recula d'un pas, toujours accroché à l'azur des perles visuelles de sa moitié et, dans un orgueil surdimensionné, tenta de rattraper son ombre.
« Ne me refais pas le coup encore toi ! beugla-t-il à l'égard de son sombre double. »
Wendy le regardait répéter ses mimiques d'antan avec tendresse, une tendresse telle qu'elle déclencha la neige au dehors. Avec une telle intensité passionnelle qu'elle aurait même pu la faire fondre. Après un certain temps, le jeune homme vêtu de rêve s'effondra en sanglots sur le sol froid. Toujours aussi tendrement, la vieille s'approcha de lui en lui demandant :
« Petit garçon, mais pourquoi pleures-tu ?
- Je ne pleure pas ! J'ai de la poudre de fée dans l'½il ! »
Et comme pour aider son compagnon, elle cria à l'intention de l'ombre folle :
« J'ai une aiguille et du fil, si tu ne veux pas te faire recoudre encore une fois, tu devras obéir à ton propriétaire ! »
Un petit cri strident, suivit d'un mouvement rapide fit comprendre que l'ombre se rattachait à son détenteur. Le tableau se répétait, leurs c½urs se réchauffaient, ils étaient pour l'un et l'autre un baume sur l'âme. Malgré sa joie, le garçon perdu regardait le plancher avec admiration et curiosité.
« Oh Peter...je suis vieille maintenant. Regarde-moi, j'en ai tant besoin. »
Et comme il ne put résister, il regarda. Le silence s'était immiscé entre eux deux, il semblait froid à présent, rempli de vide et d'ornements célestes.
« Je vais bientôt mourir, tu sais ce que c'est mourir n'est-ce pas ? reprit-elle. Il y a quelques années, j'ai fait le choix de vieillir et voici maintenant la grande conséquence de cet acte. J'ai une faveur à te demander...
- Je n'accorde aucune faveur aux grandes personnes, peu importe ce qu'elles ont jadis représenté pour moi. Les adultes ne sont que des pirates et aux pirates je leur tranche la gorge de mon épée.
- Peter ! Ne dis pas de sottises ! Tu devrais le savoir... sanglota Wendy, c'est toi qui me l'a appris. Ce n'est qu'un corps, qu'une enveloppe charnelle. Je suis une enfant, une fillette perdue, plus que perdue. Et j'ai besoin de toi pour m'aider à me retrouver ! »
Ce fut un torrent qui inonda le visage de l'éternel enfant. Ses yeux évacuaient une peine démentielle contenue depuis trop longtemps. Wendy fit un pas vers lui, comme on apprivoise un animal blessé, pour lui montrer que nos gestes ne sont que bienfaiteurs.
« Regarde-moi dans les yeux, garçon perdu. Qu'ils sont laids ! Je n'y retrouve plus le ciel et la mer que j'y voyais autrefois, où j'allais me réfugier.
- Merci de me dire que je suis atroce chère Wendy.
- Je n'ai rien dit de tel, laisse-moi terminer au lieu de sauter aux conclusions. Je ponctue mon propos en te disant qu'ils sont plus beaux lorsque l'océan ne les inonde pas...Peter, peux-tu faire ça pour moi ? »
Et comme toute réponse, le jeune garçon lui saisit la main et l'entraîna vers la fenêtre. Elle sourit, confiante, et laissa ses pieds nus caresser la neige.
« Accroche-toi petite Wendy. »
Et ce fut le grand départ. À travers l'espace temps, entre les soleils, entre les milliards de petites choses anodines qui forment le bonheur. Entre une bulle de chagrin et l'éternité des sentiments, ils voyagèrent à deux. Wendy reprit l'expression si connue de son tendre ami :
« Deuxième étoile à droite, tout droit jusqu'au matin ! »
Et le bonheur fendit leurs visages en deux.
Lorsqu'ils déposèrent les pieds sur le sol du Pays du Jamais-Jamais, ce fut le déroutement total. Stupéfaits, tous les enfants perdus se dirigèrent vers la nouvelle arrivée.
« Mais qui c'est Peter ? demanda l'un.
- Garçons perdus, je vous présente Wendy Moira Angela Darling. »
Une rumeur se perdit dans la foule, suivirent des exclamations et des regards interrogateurs.
« La Wendy dont tu nous parles si souvent ?
- Hum, enfin, bref, je n'en parle pas si souvent mais, hm hem, oui...elle.
- Enchanté, moi c'est Balu ! »
Le petit se posta devant elle et lui tendit la main d'un air jovial, sans hésiter, elle l'empoigna fermement. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle remarqua une main toute lisse, blanche, aux fins doigts qui apparemment n'était pas la sienne, mais l'était réellement.
« Oh, mais je suis jeune ! Peter, comment se fait-il ?
- Bienvenue au Pays Imaginaire ! se contenta-t-il de répondre, tout sourire. »
Avant qu'elle ne puisse lui répondre, une vive douleur s'empara de son cuir chevelu. Elle essaya violemment de s'en défaire mais en vain. Elle agitait les bras dans tous les sens en espérant atteindre sa cible inconnue, mais impossible, ses cheveux étaient tirés par une sorte de moustique dérangeant.
« Stop ! cria Peter. »
Et la douleur cessa. Elle crut d'abord qu'il avait la capacité d'arrêter le mal, mais elle se sentit sotte lorsqu'elle aperçut la petite boule scintillante qui lui tirait maintenant la langue.
« Ah, salut Clochette, moi aussi je suis contente de te revoir. »
Et de son permanent air exaspéré, Clochette lui tourna son minuscule dos avant de secouer les fesses en signe de provocation. Wendy serra les poings et les dents et se jura d'attraper cette petite peste pas les ailes et de lui faire passer un mauvais quart d'heure dès que Peter aurait les yeux tournés.
Plusieurs aurores passèrent, difficile d'appeler ça des jours puisqu'au Pays du Jamais-Jamais, le temps n'existe pas, et Wendy apprit à connaître Balu, Minga, Domino et Accio, les nouveaux garçons perdus. Entre une partie de dés et la visite aux Indiens ce soir-là, Peter accosta Wendy en sortant de leur cabane.
« Suis-moi, l'implora-t-il. »
Sans dire un mot, elle le suivit au pas. Il lui tenait fermement le poignet, sans tout autant lui faire mal, chaque geste du jeune garçon envers Wendy était rempli de délicatesse. Elle connaissait le chemin, elle se rappelait de chaque parcelle d'herbe, de sable, d'eau et de boue. Elle se rappelait la clarté de la lune reflétée sur l'eau stagnante, que la brise du vent sur leurs visages et la jeunesse au ventre.
« M'accorderez-vous cette danse ?
- Avec joie Peter Pan... »
Elle lui fit la révérence, il fit glisser tendrement sa main sur sa hanche et ils commencèrent à valser. Ils valsaient au rythme de leurs souffles, au gré de leur fantaisie. Lorsqu'ils s'élancèrent dans le ciel, Wendy en fut plus que stupéfaite et pas parce qu'elle n'y était pas habituée... :
« Peter, tu ne m'as pourtant pas saupoudrée de poudre de fée...
- Tu as déjà oublié, douce amie, qu'il suffit d'avoir des pensées heureuse pour voler ? »
En retenant une larme de joie, elle ancra son visage au creux de l'épaule de l'éternel vagabond et huma son air vital. Ils dansèrent, dansèrent comme deux enfants en quête d'amour, fortunés de joie et de plaisir, chanceux sont-ils, ces enfants perdus.
Et l'heure sonna où il faut partir. Partir où ? Patience. Wendy suffoqua et se tint le c½ur à deux mains.
« Que se passe-t-il ? Wendy, est-ce que ça va ? s'informa Peter.
- Non je...je crois que...que mon c½ur va lâcher...
- Mais c'est impossible, tu es jeune ici, le temps ne peut te rattraper !
- J'imagine que oui, j'imagine que le monde auquel nous appartenons nous rattrape toujours. »
Elle tomba à genoux, dans un tas de feuilles et s'y allongea, le visage vers le ciel. Les nuages étaient encore présents, remarqua-t-elle. Elle se dit que derrière les nuages brilleront toujours les étoiles. Elle souffrait mais paisiblement, elle avait peur mais pas tant que ça, puisqu'il était là. Il pleurait à présent, il ne voulait pas qu'elle parte là où elle ne pourrait jamais revenir.
« Peter, ne pleures pas, je vais mourir, c'est normal tu sais.
- Wendy je...ne pars pas, je t'en supplie !
- Je le dois, petit garçon, je le dois, ne me retiens pas.
- Mais je...
- Chut...Peter, je voudrais te remercier.
- Remercier de quoi ?! De t'avoir laissée partir toutes ces années, d'avoir vieilli, de mourir sous mes yeux aujourd'hui ?! De quoi, Wendy, dis-moi pourquoi !
- D'avoir croisé mon chemin... »
Ne répondant que de son souffle, il déposa sa tête sur le ventre de Wendy, secoué de spasmes. Elle s'éteignait devant lui, son unique amour, elle mourrait et il ne pouvait rien y faire.
« Wendy, je voudrais te donner quelque chose...
- ... »
Et il atteignit paisiblement son visage pour y déposer un doux dé à coudre. Il ne dura qu'un bref instant, mais ce fut les secondes les plus merveilleuses de leurs vies jusqu'à présent...jusqu'à ce que Peter dise :
« Je t'aime...
- Je t'aime, répondit-elle dans un murmure juste avant de s'éteindre à jamais. »
Ce fut la première fois que Peter dit je t'aime...et la dernière...
Notre héros n'aime pas les choses officielles de la vie réelle. Il assista cependant aux funérailles, il affronta sa plus grande peur pour elle, pour son amour. Face au cercueil, tout vêtu de noir, il jouait avec la petite pièce d'argent qui commençait à s'humidifier sous la moiteur de ses mains. Les autres le regardaient, le dévisageaient. Un petit garçon non-accompagné aux funérailles de la respectable descendante de Mr. Darling. Que faisait-il, pourquoi attendait-il en ligne pour faire ses adieux à une dame qui aurait pu être son arrière grand-mère ? Parmi ces gens siégeaient
John, Michael, Nibs, Tootles, Curly, Slightly et les jumeaux. Aucun d'entre eux ne dit un mot, aucun d'entre eux n'essayèrent d'approcher le garçon doublement perdu. Ils se contentèrent de le regarder, l'observer, ressentir son émoi.
Lorsque Peter parvint au cercueil, il observa longuement le visage figé de sa perle rare. Il ferma les yeux, prit une grande inspiration, lui remit son du et quitta l'endroit en s'envolant, tout simplement.
Si vous y aviez été, chers lecteurs, si vous aviez vu Wendy dans son repos éternel. Vous auriez vu les objets déposés à ses côtés pour l'éternité : un ourson en peluche, un chapeau haut-de-forme, un sabre de bois et le plus scintillant de tous enfilé sur le bout de son index droit, un baiser, symbolisant l'éternité.
Tous les enfants grandissent...tous, sauf un.
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1. Les expressions dé à coudre et baiser sont inversés dans l'histoire !
2. Noms anglophones des garçons perdus.